
C’était en 1988. A cette époque je travaillais dans une petite entreprise de conseil en informatique et j’avais été affecté sur un projet à la Défense dans une grosse société d’assurance. Au même moment, la société d’assurance avait étoffé ses effectifs d’informaticiens en embauchant une ribambelle de jeunes diplômés et on s’est tous retrouvés à collaborer au même étage de cette haute tour de verre.
Très rapidement on a mangé au restaurant ensemble, fait du sport ensemble, des sorties, des week-ends…
Laure était une meneuse, une cheffe de bande ; sa spécialité : elle savait raconter des histoires extravagantes. Et celle qui nous avait tenu en haleine très longtemps était celle de sa famille, et plus particulièrement de ses parents, tous 2 clowns dans un cirque au Kenya ?!?! Laure donnait des détails extraordinaires, avait réponse à tout, à tel point qu’il était difficile pour toute la bande de ne pas y croire, jusqu’au jour où elle a avoué la supercherie. Nous étions tous déconfis quoiqu’un peu impressionnés !
Alors j’ai eu l’idée moi aussi d’une imposture en forme de revanche, ou alors voulais-je fasciner Laure et tous les autres.
Un copain de lycée dont les parents travaillaient pour la compagnie aérienne TWA m’avait raconté qu’il pouvait à tout moment prendre un vol de la compagnie, à condition d'avoir en poche un billet aérien spécial et qu’une place soit libre dans l’avion. Ce sera le point de départ de mon aventure fictive : faire croire que j'ai eu le fameux billet d’avion « magique » (à l’époque c’était un billet « PASS ») qui pouvait me permettre de voyager à mon gré.
Je suis allé un week-end sur les quais de Seine pour acheter des cartes postales de différents pays, à Drouot pour les timbres ad hoc et j’ai construit mon plan.
Il fallait que ce soit très crédible mais improbable et extraordinaire en même temps. Avec un atlas mondial, il n’a pas été très compliqué d’imaginer des étapes, d’aéroport en aéroport, pour échafauder un parfait tour du monde, même si Internet n’existait pas encore. En plus quelques petites erreurs de faisabilité n’allaient pas se voir.
J’ai écrit les cartes postales, tantôt en y collant un timbre directement, tantôt en glissant la carte dans une enveloppe « par avion ». J’y ai mis un peu du récit de mon périple, un peu de mes états d’âme, de ma fatigue, de mon ras le bol parfois, pour que ces 3 jours d’odyssée aient un sens. Mais pour faire « vrai » les cartes devaient être déposées dans une boîte aux lettres, celle de Laure, par un facteur… Et le facteur ce fût moi ! Pour les faux tampons des postes étrangères, je me suis servi de gommes sur lesquelles je dessinais (à l’envers) un semblant d’oblitération.
Ça a fonctionné au-delà de mes espérances. Pas le premier jour quand je suis arrivé au bureau, fatigué (pour faire plus vrai, j’avais passé une nuit blanche), avec un petit sac de voyage, pas lavé, pas rasé, un peu confus dans les explications de mon voyage. Pas le troisième jour non plus quand Laure a reçu la première carte dans sa boîte aux lettres, carte que j’avais déposé subrepticement au petit matin pour qu’elle ne remarque rien. Mais ensuite, avec les cartes qui arrivaient les unes après les autres, les récits précis que je racontais de mon voyage irréel, Laure et les autres qui voyaient les cartes ne pouvaient que croire fermement à mon histoire.
Une vingtaine de cartes ont été mises dans la boîte de Laure, soit le soir très tard, soit le matin très tôt. La principale difficulté était que Laure habitait Paris et moi en banlieue éloignée ; donc pendant environ 3 semaines je me suis couché tard et levé tôt. Les cartes n’ont pas été déposées au hasard mais en fonction de l’éloignement du pays et de son niveau de développement de l’époque. Il est ainsi probable que les cartes du Kenya, du Brésil et de Chine sont arrivées en dernier lieu. Quant à l’étape Malgache j’ai volontairement omis de faire une carte, pariant sur la défaillance de la poste à Tananarive, mais parlant de cette étape sur la carte suivante… malin le garçon 😊
Au bout de 2 semaines, ce voyage imaginaire était le sujet principal des discussions de tous les jeunes informaticiens de l’étage, de leurs collègues et de leurs amis. Imaginez un peu en 1988, un mec fait un tour du monde en 3 jours en passant par 18 pays d’aéroport en aéroport. C’était autrement plus grandiose que celui de Philéas Fogg !
Quand finalement j’ai confessé le canular, Il m’a ensuite fallut la même énergie pour détruire le mythe que celle déployée pour faire croire à ce périple.

